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Islamo-gauchisme : un débat qui gâche

TRIBUNE

La France est experte dans l’art de la polémique. Souvent incompréhensibles si on ne fait pas partie de l’élite intellectuelle, les débats s’avèrent souvent être futiles et ne servent parfois qu’à renforcer les divisions sociales qui existent déjà. La dernière polémique dans une saga qui dure depuis des décennies a récemment été lancée par la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal. Elle concerne ‘l’islamo-gauchisme’ dans le milieu universitaire, un sujet qui date ni de l’année 2021, ni de 2020. 

D’où vient donc ce terme? Il est d’abord utilisé par l’intellectuel Pierre-André Taguieff au début des années 2000 pour désigner le rapprochement entre l’extrême gauche et l’islamisme. Taguieff remarque la proximité entre certains militants de gauche et les manifestations pro-palestiniennes du Hamas et du Hezbollah. Ils trouvent des ennemis communs: les Etats-Unis et Israël. L’islamo-gauchisme commence alors par être un terme purement descriptif, pointant du doigt l’anti-sionisme radical. Son utilisation actuelle, cependant, est loin de son objectif initial. L’islamo-gauchisme est un terme mal défini dont l’institution politique se sert pour remettre en cause la liberté académique. On accuse en effet le milieu universitaire français d’adopter des sujets de recherches importés des États-Unis, tels que les études postcoloniales, les études intersectionnelles, et les études qui concernent la ‘race.’ Selon certains professeurs ainsi que la droite du gouvernement français, ces idées radicales et militantes justifient le djihadisme et le terrorisme en tant que réaction normale aux discriminations contre les musulmans. Les études sur la décolonisation, l’immigration et l’intégration auraient alors un ‘agenda caché’ – la gauche universitaire soutiendrait donc l’Islam radical. 

Frédérique Vidal, le 14 février 2021, annonce le lancement d’une enquête sur le militantisme et l’islamo-gauchisme à l’université. L’enquête sera menée par le Centre National de la Recherche Scientifique. Le CNRS mènera l’enquête tout en condamnant l’utilisation du terme islamo-gauchisme. Il estime que cette caractérisation n’a aucune base scientifique et qu’elle ne sert qu’à diffamer certains secteurs des sciences sociales. De façon plus fondamentale, le CNRS considère que l’islamo-gauchisme est un terme utilisé afin de remettre en cause la liberté académique. Le CNRS a comme rôle d’apporter un éclairage scientifique qui permet à la population universitaire de formuler des opinions à partir d’informations variées. Tout de même, le CNRS entreprendra cette enquête, allant dans la direction des attentes du gouvernement. La polémique autour de l’islamo-gauchisme revient en fait à abaisser la mission du CNRS et représente l’instrumentalisation de la science à but politique. On se demande alors pourquoi le CNRS ne conteste pas plus vigoureusement l’agenda gouvernmentale.

Cette polémique va bien plus loin qu’un terme mal utilisé et mal défini. L’islamo-gauchisme, et le débat qu’il a déclenché dans les médias, témoignent d’une guerre culturelle en France mais aussi d’un malaise français envers la remise en cause de la société. Rose-Marie Lagrave, sociologue spécialisée sur les questions du genre, affirme que la politique cherche à délégitimer ses recherches car elles ont réussi à critiquer des aspects de la société que la politique aimerait cacher. Ceci concerne le niveau de pauvreté en France, le racisme qui continue de s’étendre, le sexisme toujours présent ainsi que les inégalités sociales que le gouvernement continue de mettre de côté. Il est bien plus facile de donner au CNRS le rôle de police de la pensée plutôt que de prendre en compte les réalités que sous-tendent les travaux académiques. 

Il est certain que lorsqu’on étudie le postcolonialisme, les questions du genre, la problématique de la race au niveau universitaire, il est difficile d’en sortir avec une vision positive de la France, ou même de l’Angleterre et des Etats-Unis. Pour les nationalistes, l’extrême droite et même le gouvernement de Macron (qui vire à droite plus l’élection se rapproche), la remise en question qui se déroule à l’université est une menace. Pas une menace qui « corrompt la société française » ni qui « fait des dégâts sur l’esprit », mais une menace qui remet en cause les fondations politiques et sociales de la France. L’islamophobie, le racisme, la xénophobie empêchent le milieu gouvernemental de trouver des solutions aux inégalités qui persistent. Il serait peut être plus pertinent, pour les élites intellectuelles françaises, de discuter de la manière dont il conviendrait de réduire les divisions de notre société multiculturelle ainsi que de réduire les inégalités sociales dans la France actuelle. 

L’islamo-gauchisme est un débat sans issue ni intérêt. S’il fallait trouver un intérêt, ce serait de détourner l’attention du public français de la crise étudiante vers un débat qui n’a pas de raison d’avoir lieu. Madame Vidal, laissez la recherche et la pensée vivre, respirer et s’approfondir. Concentrez-vous plutôt sur les milliers d’étudiants qui ne peuvent plus subvenir à leurs besoins et qui sont au bord du suicide. 


Crédit d’image : Wikimedia Commons

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